« Faites de la bonne politique, je vous ferai de la bonne finance »
A l’heure où la guerre au Moyen-Orient souligne à nouveau la dépendance beaucoup trop forte de l’Union Européenne au pétrole et au gaz, il semble utile de faire le bilan du financement de la transition énergétique dans l’Union Européenne, en prenant une vue de long terme et donc en partant de l’accord de Paris.
L’Accord de Paris a en effet constitué le point de départ au niveau mondial de la décarbonation des économies, en fixant l’objectif de limiter le réchauffement « bien en-dessous de 2° et, si possible, à 1,5° ». Le Traité prévoit un rôle spécifique pour la finance : l’article 2.1.c de l’Accord de Paris stipule que les parties visent à « rendre les flux financiers compatibles avec [...] de faibles émissions de gaz à effet de serre et un développement résilient au climat »
Le Pacte Vert de l’Union Européenne a introduit entre 2020 et 2024 une série de réglementations sectorielles visant à transformer les secteurs de l’énergie, de l’industrie, des transports et des bâtiments. Pour le secteur financier, la Commission européenne a publié dès mars 2018 un plan d’action intitulé « Financer une croissance durable », articulé autour de trois objectifs principaux : réorienter les flux de capitaux vers des investissements durables, gérer les risques financiers liés au climat et à l’environnement, et promouvoir la transparence ainsi qu’une vision à long terme dans les activités économiques et financières. La mise en œuvre de ce plan a conduit à l’adoption progressive d’un cadre réglementaire strict, incluant le Règlement sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers (SFDR) en 2021, la taxonomie verte de l’UE entre 2022 et 2023, ainsi que la Directive sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises (CSRD) et les normes européennes de reporting en matière de durabilité (ESRS) en 2025. L’ambition des décideurs européens était claire : mobiliser massivement la finance privée pour couvrir une grande partie des besoins de financement de la transition verte, tout en incitant les institutions financières à exercer une pression sur les entreprises non financières pour qu’elles adoptent des pratiques plus durables.
Quel bilan peut-on faire des progrès de la finance verte européenne dix ans après l’accord de Paris ? Ces progrès ont été spectaculaires sur la période 2016-2021 ou 2022, mais plus limités depuis.
Les émissions de gaz à effet de serre dans l’Union européenne ont diminué de 18 % entre 2015 et la fin de l’année 2024, mais ces efforts doivent se poursuivre pour atteindre l’objectif net zéro en 2050 et parce que l’Union européenne importe encore 380 Mds $ de pétrole et de gaz (en 2024) dans un contexte géopolitique mondial qui justifie de renforcer le financement de la transition énergétique européenne.
I. La croissance des investissements verts a été forte mais encore insuffisante
Les données les plus récentes de l’Institute économique pour le Climat (I4CE) montrent une croissance significative des investissements climatiques dans l’Union européenne : 353 milliards d’euros en 2020, 439 milliards en 2021, 491 milliards en 2022, et 498 milliards en 2023, ce qui représente 2,8 % du PIB de l’UE. Bloomberg, qui suit une série de données avec une méthodologie différentes, a publié récemment que les investissements verts en UE en 2025 avaient augmenté d’un fort taux de 18%.
Plusieurs indicateurs concrets illustrent cette dynamique positive :
• Entre 2010 et 2024, la capacité installée de production d’électricité éolienne et solaire a été multipliée par cinq,avec une hausse de 70 % entre 2020 et 2024. La forte baisse des coûts des panneaux solaires a soutenu une croissance annuelle supérieure à 20 % entre 2022 et 2024, tandis que l’éolien a progressé de 15 % sur la même période. En 2024, la capacité combinée éolien-solaire a atteint 535 GW, soit près de 47 % de la capacité totale de production d’électricité dans l’UE
• La croissance des ventes de véhicules électriques a également été forte jusqu’en 2023, avant de marquer une pause en 2024, puis une reprise en 2025, où la part de marché des voitures 100% électriques a atteint 17,4% (13,6% en 2024), celle des hybrides rechargeables 9,4%
• L’installation de pompes à chaleur a progressé de manière régulière depuis 2017, bien que plus lentement que prévu.
Ces avancées montrent que la transition verte est en marche, mais elle doit encore s’accélérer, notamment pour répondre aux objectifs climatiques de l’Union européenne.
En effet, selon les estimations de I4CE et de Bloomberg NEF, les besoins annuels en investissements verts pour la décennie 2021-2030 s’élèvent à entre 800 et 900 Mds € par an, soit un doublement de la moyenne réalisée sur la décennie 2011-2020 (et + 80% par rapport à 2023 selon I4CE) La Commission européenne prévoit des besoins beaucoup plus élevés (1.240 Mds €), mais à comparer à une moyenne de 750 Mds €. L’effort supplémentaire est donc compris entre 400 Mds € et 560 Mds € selon les estimations, soit l’équivalent de 2,6 % à 3,6 % du PIB de l’UE.
Le secteur des transports représente le plus gros besoin d’investissement, avec un total de 754 milliards d’euros par an requis pour sa transition vers la neutralité carbone. Une grande partie de ces fonds est destinée à la modernisation des infrastructures routières, à l’électrification des véhicules et au développement des bornes de recharge. En revanche, c’est dans le secteur de l’approvisionnement en énergie propre -et particulièrement dans les infrastructures électriques - que l’augmentation relative des investissements verts sera la plus marquée, avec une hausse annuelle nécessaire de 1,7 % jusqu’en 2030.
2. Les progrès de la finance verte dans l’Union européenne
Les prêts bancaires représentent environ 70% des financements des acteurs économiques en Union européenne et les financements de marché 30%. Dans le domaine de la finance verte, les financements de marché sont assez bien mesurés, particulièrement les obligations vertes, ainsi que les prêts bancaires aux grandes entreprises, mais pas malheureusement les prêts bancaires aux ménages ou aux PME. D’une étude aussi exhaustive que possible, on peut cependant tirer les conclusions qui suivent.
1°) Les obligations vertes ont augmenté très vite jusqu’en 2021-2022 avant de se stabiliser
Les obligations vertes constituent l’un des instruments financiers les plus transparents et les mieux définis pour financer des projets durables. Leur émission a connu une croissance spectaculaire entre 2015 et 2021, suivie d’une stabilisation à un niveau élevé. En 2021, le marché des obligations vertes a bénéficié d’un rebond marqué après la pandémie de COVID-19, et depuis lors, les émissions annuelles dans l’UE dépassent systématiquement les 250 milliards d’euros, soit environ 1,4 % du PIB de l’Union.

La part des obligations vertes dans le total des émissions obligataires de l’UE a fortement augmenté, passant de 0,3 % en 2015 à 6,9 % en 2024, selon les données de l’Agence européenne pour l’environnement. Les émissions d’obligations vertes par les entreprises, y compris les institutions financières, ont progressé plus rapidement que celles des gouvernements ces dernières années. L’Union européenne est d’ailleurs devenue un leader mondial sur ce marché, avec une part annuelle des obligations vertes représentant plus de 3 % du total des émissions obligataires entre 2021 et 2024.
Cependant, ce marché fait face à plusieurs défis. La complexité des procédures de certification et la disparition du « greenium » — c’est-à-dire l’avantage tarifaire dont bénéficiaient traditionnellement les obligations vertes par rapport aux obligations classiques — ont rendu leur émission moins attractive. De plus, certaines entreprises préfèrent désormais émettre des obligations sans étiquette verte, en raison des craintes de « greenwashing » (la réticence à communiquer sur ses engagements environnementaux par crainte de critiques) et des coûts supplémentaires liés aux audits et aux obligations de transparence.
2°) La croissance des prêts verts
Les prêts verts jouent un rôle croissant dans le financement de la transition écologique. Selon les données disponibles, les émissions de prêts verts aux grandes entreprises ont régulièrement augmenté depuis 2016, atteignant 71 milliards d’euros en 2024, soit 0,6 % du PIB de l’UE.
En France, la Fédération bancaire française (FBF) et l’Association des sociétés financières (ASF) mesurent et publient chaque année les prêts verts aux ménages et aux PME (essentiellement pour des travaux d’efficacité énergétique et l’achat de véhicules électriques). L’encours de ces prêts n’a pas cessé de croître depuis 2021, première année de la publication ; l’encours de prêts verts et durables a progressé de 27 % entre fin 2023 et fin 2024, passant de 372 Mds € à 471 Mds €, ce qui représente 1,6 % du PIB français. Ces chiffres illustrent l’importance croissante de ce type de financement, mais il faut regretter de ne pas pouvoir obtenir des statistiques précises au niveau de l’ensemble de l’Union européenne pour les prêts aux PME et aux ménages.
Les banques européennes occupent une position dominante dans le financement mondial des énergies renouvelables. Selon le classement des banques finançant les énergies renouvelables à l’échelle internationale, sept des dix premières banques sont européennes. Cette performance s’explique par l’engagement fort des institutions financières européennes en faveur de la transition énergétique, ainsi que par leur capacité à accompagner les entreprises et les ménages dans leurs projets verts, grâce à des conseils techniques, des financements adaptés et parfois des taux préférentiels.
3°) Le rôle grandissant du capital-investissement et des fonds verts
Le capital-investissement joue un rôle de plus en plus important dans le financement de la transition verte, bien que les données disponibles restent fragmentaires. Selon un rapport publié par Invest Europe en décembre 2025, les fonds d’infrastructure privés ont investi 167 milliards d’euros dans des entreprises ou des projets européens entre 2020 et le premier semestre 2025, dont 41 milliards d’euros rien que pour les six premiers mois de 2025. Les énergies renouvelables constituent le premier secteur d’investissement, suivies des télécommunications — axées sur la transition numérique de l’Europe — et des transports. Les secteurs des technologies propres, de la mobilité verte et des usines de technologies vertes ont connu une expansion à deux chiffres entre 2020 et 2024, avec des croissances annuelles respectives de 37 %, 12 % et 13 %. En moyenne, 39 milliards d’euros ont été investis chaque année dans ces secteurs entre 2021 et 2023.
Les fonds d’investissement verts jouent un rôle clé en canalisant les capitaux vers des instruments financiers durables, tels que les obligations vertes ou le capital-investissement vert. Depuis l’entrée en vigueur du SFDR en 2021, le marché a vu une prolifération de fonds se revendiquant comme « durables » ou « verts ». Cependant, la clarification apportée par le SFDR n’a pas entièrement atteint son objectif, en raison de l’ambiguïté persistante autour des critères de durabilité.
Selon les données de Morningstar, les actifs sous gestion des fonds européens « Article 8 » — qui intègrent au moins un objectif durable — ont atteint environ 6 500 milliards d’euros en novembre 2025, tandis que les fonds « Article 9 », supposément plus stricts sur le plan environnemental, ne représentaient que 317 milliards d’euros. Cette disparité s’explique en partie par le fait que les fonds monétaires, qui constituent les trois quarts des actifs « Article 8 », posent question quant à leur réelle durabilité. Par ailleurs, les fonds « Article 9 » ont connu un déclin continu depuis 2022, en raison des craintes de greenwashing et de la concurrence accrue des fonds dédiés à la défense, qui attirent désormais une grande partie des capitaux en Europe.
Il est également important de noter que d’autres fonds, bien que non labellisés « Article 8 » ou « Article 9 », financent indirectement des activités ou des entreprises engagées dans la transition verte. C’est notamment le cas de nombreux ETF (fonds cotés en bourse), dont la quasi-totalité ne sont pas classés « Article 8 » en raison des coûts prohibitifs que cela engendrerait pour ces produits financiers simples et peu coûteux. Pourtant, une partie de ces fonds investit dans des entreprises vertes ou en transition vers des pratiques plus durables.
Enfin, il ne faut pas ignorer que les fonds verts ne sont pas toujours ceux qui offrent la meilleure rentabilité. Depuis 2020 et la guerre en Ukraine, ces fonds qui n’investissent pas dans les énergies fossiles ont été moins rémunérateurs que d’autres.
III. La transparence durable a connu un progrès plus limité que prévu : un cadre réglementaire ambitieux mais trop compliqué et une réforme « Omnibus » trop laxiste
Le plan d’action « Financer une croissance durable » visait trois objectifs principaux en matière de transparence : disposer de données fiables sur les actifs verts par acteur, secteur et pays ; inciter les entreprises financières et non financières à adopter des pratiques plus durables ; et fournir aux régulateurs des informations utiles pour la surveillance des risques climatiques. L’ambition était de créer un cadre permettant de suivre précisément les progrès de la transition verte, secteur par secteur et entreprise par entreprise, tout en exerçant une pression sur les acteurs économiques pour qu’ils s’engagent pleinement dans cette transition.
En pratique, ce cadre a introduit une nouvelle dimension dans la transparence des entreprises, notamment grâce à l’approche de « double matérialité », qui prend en compte à la fois l’impact des activités de l’entreprise sur l’environnement et les risques climatiques pesant sur l’entreprise elle-même. Bien que cette approche ait permis de réduire le greenwashing et d’améliorer la qualité des données disponibles, elle n’a pas entièrement répondu aux attentes initiales, en raison de sa complexité et de la charge administrative qu’elle impose.
La taxonomie européenne, en particulier, est devenue extrêmement complexe, notamment en raison de la règle « ne pas causer de préjudice significatif » (DNSH), qui a introduit une grande incertitude dans son application. Par exemple, de nombreuses banques européennes, par prudence, ne déclarent comme verts qu’une infime partie de leurs prêts aux ménages pour des projets d’efficacité énergétique, se limitant aux prêts destinés à l’achat de logements neufs répondant aux normes les plus strictes en matière d’efficacité énergétique.
Le règlement sur la publication durable des investissements financiers (SFDR) a eu pour mérite de créer un premier cadre pour les fonds verts, mais il n’a pas permis d’améliorer suffisamment la transparence, en raison du manque de précision des critères de durabilité à utiliser.
Quant à la directive sur la publication durable des entreprises (CSRD), sa première année d’application par les grandes entreprises cotées a certes produit des résultats intéressants, mais la charge de travail imposée — notamment en raison des exigences des cabinets d’audit et des experts — a suscité une forte opposition de la part des entreprises. Sous la pression des partis politiques de droite et d’extrême droite, la Commission européenne a proposé en 2025 une régulation dite « Omnibus », qui a abouti à une simplification justifiée des normes, mais à une réduction beaucoup trop forte du champ d’application de la CSRD, excluant la plupart des grandes et moyennes entreprises non cotées, souvent très émettrices de CO₂. Cette réforme risque de créer des lacunes importantes dans les données disponibles pour suivre la transition verte.
Malgré ces reculs, deux avancées récentes méritent d’être soulignées. Tout d’abord, un ensemble simplifié de normes volontaires de reporting a été publié en juillet 2025 pour aider les PME — qui jouent un rôle crucial dans la transition verte — à publier des données environnementales. Ensuite, la proposition de réforme de SFDR va dans le bon sens, avec une définition plus précise des critères pour les fonds durables et la création d’une nouvelle catégorie dédiée à la finance de transition.
IV. Pourquoi les investissements verts ne progressent-ils pas plus rapidement ?
1°) Des volumes de financement importants, mais pas toujours bien utilisés
Plusieurs études, fondées sur des enquêtes auprès des entreprises, ont cherché à identifier les besoins financiers pour la transition verte et à évaluer dans quelle mesure ces besoins sont satisfaits. Selon la Banque centrale européenne (BCE), les principales sources de financement pour les entreprises — qu’il s’agisse de grandes sociétés ou de PME — sont, par ordre d’importance : l’autofinancement, les prêts bénéficiant d’un soutien fiscal, les prêts bancaires classiques, les fonds propres et les titres de dette. Les grandes entreprises privilégient davantage l’autofinancement, tandis que les PME dépendent plus fortement des prêts subventionnés.

Les contraintes relatives à l’autofinancement sont liées à la profitabilité des entreprises et largement à la conjoncture économique. Les autres sources de financement, publiques et privées, ont atteint des niveaux élevés sans sembler totalement efficaces.
Un volume élevé de finance publique, mais avec des retards et des à-coups préjudiciables dans les décaissements
Bien que le Pacte Vert européen ait permis de mobiliser théoriquement d’importantes ressources publiques, une analyse des données disponibles début 2026 révèle un écart significatif entre les engagements politiques et les flux réels de financement vers l’économie. C’est particulièrement le cas pour le paquet financier post-Covid, dit « Next Generation EU », qui est suivi de près par la Commission. A fin Janvier 2026, 394 milliards d’euros avaient été effectivement décaissés, soit seulement 60 % du total. Bien que les plans nationaux aient été révisés pour porter la part des dépenses vertes à une moyenne de 42 % (bien au-delà des 37 % requis au départ), les investissements réels suivis sous la rubrique « transition verte » ne s’élèvent qu’à 77,33 milliards d’euros en décaissements effectifs. Cette disparité montre que si les fonds sont disponibles, leur transformation en projets concrets dépend largement de la capacité administrative et de la rapidité de mise en œuvre au niveau national.
Le cadre financier pluriannuel pour la période 2021-2027 a alloué 503 milliards d’euros à des objectifs climatiques. Le rythme des engagements a fortement accéléré, passant de 32,5 milliards d’euros en 2021 à un record de 160 milliards d’euros en 2023. Cependant, le passage de « l’engagement budgétaire » à « l’exécution réelle » est souvent entravé par des règles complexes de cofinancement et des goulots d’étranglement administratifs au niveau national. Par ailleurs, la dépendance à l’égard de NextGenerationEU — un instrument temporaire qui prendra fin en 2026 — crée un « précipice fiscal » que les budgets nationaux ne sont pas prêts à combler.
Les « à-coups » des politiques fiscales nationales sont malheureusement également visibles dans la gestion des revenus du système d’échange de quotas d’émission (SEQE). Malgré une directive de 2023 exigeant que 100 % de ces revenus soient alloués à l’action climatique, les données de 2025 montrent que seulement 67 % des revenus générés en 2024 ont effectivement été dépensés à cette fin l’année suivante. Le solde est souvent conservé dans des réserves pluriannuelles ou absorbé par des mécanismes de lissage budgétaire. De plus, le soutien public national a été trop irrégulier d’une année à l’autre, notamment pour les mesures visant à aider les ménages à investir dans l’efficacité énergétique de leur logement ou dans l’achat de véhicules électriques.
En revanche, la Banque européenne d’investissement (BEI) a joué un rôle continu et crucial, atteignant un record de 51 milliards d’euros de financement vert en 2024, dont 31 milliards spécifiquement dédiés à la sécurité énergétique (énergies renouvelables et réseaux), représentant près de 40 % de l’ensemble des investissements de l’UE dans ce secteur pour cette année. Les banques publiques nationales de développement (Kreditanstalt für Wiederaufbau en Allemagne, Caisse des Dépôts et Consignations en France, Cassa Depositi e Prestiti en Italie etc) ont aussi apporté des financements très importants à la transition énergétique et écologique.
Le rôle positif de la finance privée
Dès 2015, les décideurs politiques européens ont clairement exprimé leur volonté de voir la finance privée couvrir une grande partie des besoins de financement de la transition verte, en raison des contraintes pesant sur les finances publiques. Il existait également une volonté implicite que les institutions financières exercent une pression sur les entreprises non financières pour qu’elles adoptent des pratiques plus durables, et ainsi réorientent l’économie vers des modèles plus respectueux de l’environnement.
Cette seconde ambition s’est cependant heurtée à la réalité des relations entre les acteurs financiers et leurs clients. En effet, les institutions financières, et notamment les banques, ne peuvent pas forcer leurs clients à investir dans des projets verts ou à acheter un véhicule électrique. Néanmoins, il est aujourd’hui largement reconnu que la plupart des grandes banques et des investisseurs financiers européens (assureurs, gestionnaires d’actifs) ont favorisé les investissements verts en engageant un dialogue avec leurs clients ou les entreprises dans lesquelles ils investissent. Elles leur fournissent des informations utiles, des conseils et une assistance technique, notamment aux PME et aux ménages, parfois par le biais de filiales dédiées. Elles proposent également des financements adaptés, parfois à des taux de marché avantageux. Les assureurs essaient aussi d’inciter leurs clients à la prévention des dégâts climatiques.
Un autre exemple positif est que la plupart des grandes banques européennes se sont fixé des objectifs publics de décarbonation de leurs portefeuilles, en ciblant particulièrement les secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre. Elles publient chaque année des rapports détaillant leur progression par rapport à ces objectifs.
Les besoins de financement de l’innovation demeurent insuffisamment couverts
Une enquête récente menée conjointement par l’Office européen des brevets (OEB) et la Banque européenne d’investissement (BEI) a révélé que les entreprises actives dans les technologies propres rencontrent des obstacles financiers bien plus importants que les autres entreprises. Près de 30 % des entreprises spécialisées dans les technologies vertes ont déclaré que le manque de financement constituait un obstacle majeur à leurs investissements, soit deux fois plus que la moyenne des entreprises non financières interrogées dans le cadre de l’enquête plus large de la BEI.
Les acteurs financiers doivent également évaluer les risques et les rendements de chaque projet vert, ce qui les rend prudents, surtout lorsque les projets reposent sur des technologies nouvelles ou non éprouvées. Dans ces cas, l’association de financements publics ou de garanties publiques avec des capitaux privés s’est avérée particulièrement efficace. Pour répondre aux besoins de financement de l’innovation, cette approche doit être poursuivie et même renforcée.
2°) L’importance des facteurs non-financiers
Le contexte économique : chocs externes et croissance lente dans l’UE
Depuis 2020, l’Union européenne a été confrontée à deux chocs externes majeurs : la pandémie de COVID-19 en 2020 et la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, qui a déclenché une crise énergétique sans précédent pour l’Europe. La guerre en Iran risque de créer un 3ème choc externe. Ces crises ont pesé sur la rentabilité et l’autofinancement des entreprises et sur les revenus des ménages, ralentissant ainsi les investissements, y compris ceux dédiés à la transition verte. Pourtant, ces chocs ont également renforcé l’intérêt stratégique de l’UE pour l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables, y compris le nucléaire, afin de réduire sa dépendance aux importations de pétrole et de gaz, mais aussi pour maîtriser les coûts de l’énergie.
Après de longs débats sur la place de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique européen, il est désormais largement admis que le prolongement de la durée de vie des centrales nucléaires existantes et les investissements dans de nouvelles capacités nucléaires sont utiles, non seulement pour compléter les énergies renouvelables — dont la production est intermittente —, mais aussi pour renforcer la sécurité d’approvisionnement énergétique de l’UE. La réaction politique de l’UE à la pandémie de COVID-19, avec le lancement de l’initiative NextGenerationEU, a considérablement augmenté le soutien public aux investissements verts. Le programme RepowerEU a également marqué un effort substantiel en faveur de la transition énergétique. Cependant, les besoins d’investissement restent très élevés, car ils incluent non seulement le développement de nouvelles capacités de production (y compris nucléaires), mais aussi la modernisation des infrastructures nécessaires, comme les réseaux électriques et les capacités de stockage.
Certains secteurs industriels, comme la sidérurgie et la chimie, ont également été touchés par des chocs sectoriels, ce qui n’a pas facilité leurs investissements dans des installations plus vertes. Le secteur automobile, quant à lui, a rencontré des difficultés dans sa réorientation vers la production de véhicules électriques.
Les goulots d’étranglement non financiers
Plusieurs goulots d’étranglement non financiers entravent la transition verte en Europe. Le premier d’entre eux, souvent cité, est le manque de main-d’œuvre qualifiée. Cela concerne aussi bien les artisans impliqués dans les travaux d’efficacité énergétique des logements que les fonctionnaires chargés des procédures administratives — l’une des raisons des retards dans la mise en œuvre du programme NextGenerationEU — et les ingénieurs des secteurs high-tech. Le deuxième goulot d’étranglement est la longueur des procédures d’autorisation pour les investissements dans les infrastructures ou les énergies renouvelables. Il peut ainsi falloir jusqu’à dix ans pour obtenir l’autorisation de construire une capacité éolienne en mer, ce qui ralentit considérablement le déploiement de ces technologies.
Un exemple de goulot d’étranglement sectoriel a été l’insuffisance des infrastructures de recharge pour les véhicules électriques, qui a découragé les acheteurs potentiels. Ce problème a cependant été progressivement résolu.
Les fluctuations de la demande et les risques liés à la tendance anti-Pacte Vert
La transition verte dépend bien sûr de la demande en investissements et en produits verts. Cette demande est influencée par de multiples facteurs : les considérations de coût, les rendements attendus, les risques perçus, la disponibilité des ressources financières, mais aussi l’engagement des consommateurs en faveur de la transition verte par rapport à leurs autres motivations.
Le programme du Pacte Vert visait à influencer à la fois l’offre et la demande en régulant, avec un calendrier défini longtemps en avance, les secteurs les plus émetteurs de carbone : l’énergie, l’industrie, les transports et l’immobilier. Par exemple, les réglementations liées aux transports, comme l’interdiction de la vente de véhicules thermiques à partir de 2035, ou la tarification du carbone, avaient pour but de fixer les attentes des entreprises et des consommateurs, et de les inciter à réorienter la production et les comportements. Ce programme législatif a été accompagné d’un soutien financier public substantiel.
Bien que les réformes législatives — certaines encore en cours de déploiement — et le soutien financier public aient indéniablement aidé à orienter l’offre et la demande, et à stimuler la croissance des investissements verts, celle-ci reste en deçà des attentes. C’est le cas des véhicules électriques, dont la demande a fluctué dans les pays de l’UE, ou des éoliennes, qui ont suscité des oppositions de la part de certains segments de l’opinion publique et du spectre politique.
Le contexte politique et populaire au moment du lancement du Pacte Vert était fortement marqué par l’activisme écologique, en particulier parmi les jeunes générations. Ce contexte a depuis évolué au sein de l’Union européenne. Le mouvement anti-Pacte Vert, qui a gagné en influence ces dernières années et s’est traduit par des gains électoraux pour les partis de droite et d’extrême droite lors des dernières élections européennes, pourrait amener les décideurs politiques à revenir sur certaines réglementations vertes. Cela a déjà commencé avec le cadre de transparence et la réglementation sur les voitures. Il existe donc un risque que l’impact de cet agenda législatif sur les attentes et la planification des entreprises, d’une part, et sur la demande des consommateurs, d’autre part, soit affaibli.
Conclusion : l’Union européenne, leader mondial de la transition verte, doit intensifier ses efforts pour faire face aux défis du nouveau contexte international
Les émissions de gaz à effet de serre dans l’Union européenne ont diminué de 18 % entre 2015 et la fin de l’année 2024, contre une augmentation de 21 % en Chine et de 11 % dans le reste du monde. Aux États-Unis, la réduction n’a été que de 8 % sur la même période. L’objectif de réduction de 55 % d’ici 2030 (par rapport à 1990) est donc à portée de main, puisque les émissions ont déjà baissé de 38 % en 2024. L’Union européenne est reconnue comme un leader mondial dans la transition verte, avec une influence réelle à l’étranger, et elle doit continuer à jouer ce rôle malgré le changement brutal de politique aux États-Unis.
Depuis le lancement du Pacte Vert, le contexte de la transition énergétique européenne a évolué en raison des chocs externes, des changements géopolitiques « dans un monde de brutes » qu’évoque Enrico Letta, dont le dernier est la guerre en Iran. Ce contexte a conduit l’Union Européenne à définir des nouvelles priorités européennes en matière d’autonomie stratégique et de compétitivité, notamment face aux États-Unis et à la Chine. Il pousse l’Union européenne à poursuivre la voie de la transition énergétique tout en renforçant ses atouts dans les secteurs verts et les activités connexes, comme la Chine a su le faire. Au-delà de la lutte contre le changement climatique, l’UE a désormais un intérêt stratégique dans cette transition, qui devrait lui permettre de réduire sa dépendance aux importations de pétrole et de gaz, de diminuer les coûts énergétiques pour les entreprises et les ménages, et de renforcer sa compétitivité.
Heureusement, de nombreuses études et experts s’accordent à dire que la grande majorité des entreprises européennes et des acteurs du secteur financier sont réellement engagés dans la transition verte, qui est maintenant intégrée dans leur agenda stratégique, même s’ils reconnaissent que cette voie n’est pas toujours facile pour les agents économiques les plus concernés.
La croissance des investissements verts demeure cependant insuffisante, ce qui risque de menacer la transition verte. En outre la nécessité de s’adapter au changement climatique entraînera des besoins d’investissement supplémentaires, tandis que les investissements dans la défense européenne sont aussi appelés à s’accroître.
Plusieurs obstacles sur la voie de la transition verte ont été rappelés dans cet article et doivent être surmontés. Certains évoluent dans le bon sens, comme l’éducation et la formation professionnelle pour acquérir les compétences vertes nécessaires, ou encore le développement des réseaux de recharge pour les véhicules électriques.
La continuité de l’action des autorités publiques européennes et nationales est indispensable pour gérer les anticipations. Les décideurs politiques doivent veiller à garantir, dans toute l’Union européenne, autant de clarté, de cohérence et de stabilité que possible dans le cadre réglementaire et dans les conditions de soutien budgétaire et fiscal. Cela aiderait les entreprises et les consommateurs à avoir des attentes plus précises pour leurs projets et à faire des choix plus sûrs. Les nouvelles orientations de la Commission Von der Leyen II visant à soutenir une « industrie verte » vont dans la bonne direction.
Dans le domaine de la transparence durable, après le recul représenté par le « paquet Omnibus », qui a réduit trop fortement le champ des entreprises concernées par les obligations de transparence, la priorité devrait être d’inciter les entreprises de taille grande ou moyenne non cotées et d’aider les PME à publier un nombre restreint de données clés en matière de durabilité.
Afin de lutter contre le mouvement anti-Pacte vert, une information permanente est nécessaire pour justifier la transition énergétique et écologique et mettre en lumière les nombreux succès déjà rencontrés, petits et grands, afin de contrer les discours pessimistes et les alibis pour ne rien faire.
La disponibilité des sources de finance publique sera probablement plus contrainte dans les années à venir avec la fin du programme NGEU et les contraintes pesant sur les finances publiques nationales. Il serait évidemment souhaitable que le prochain programme financier pluriannuel stabilise au moins les fonds budgétaires de l’UE pour le climat et l’environnement, et que les revenus croissants du système ETS soient bien affectés à ces priorités, ce qui n’est pas suffisamment le cas aujourd’hui Il faudrait surtout veiller à une meilleure efficacité de ces financements, notamment en ayant une plus grande continuité dans les priorités et les conditions des aides, à coordonner au niveau de l’UE autant que possible. La finance publique, y compris la BEI et les banques publiques de développement (dont l’apport très important devrait continuer à croitre), doit aussi développer les partenariats publics-privés pour le financement de l’innovation, en prenant une part des risques.
La disponibilité en volume de la finance privée ne semble pas être un obstacle, mais plusieurs réformes pourraient la rendre plus efficace. Comme il vient d’être dit, le recours croissant à la finance mixte (public-privé) faciliterait les projets innovants. Le développement de financements paneuropéens pour les investissements à long terme dans les infrastructures, aujourd’hui souvent compliqués à mettre en œuvre, devrait être facilité dans le cadre du projet de l’Union de l’Epargne et de l’Investissement en cours de discussion ; le développement des fonds européens d’investissement à long terme (ELTIF) pourrait y contribuer. Il est également nécessaire de développer la finance de transition pour accompagner les entreprises à forte intensité énergétique dans leur trajectoire de décarbonation. A cet égard, la réforme de SFDR en discussion va dans la bonne direction ; il conviendra de réussir sa mise en œuvre par une bon encadrement des plans de transition des entreprises. La réforme envisagée de la titrisation, si elle n’était pas trop contrainte, pourrait aussi accroître les prêts verts aux ménages et aux PME. Une mise en œuvre intelligente des normes de reporting durable des PME sur une base volontaire pourrait aussi faciliter leur financement.
Enfin, une recommandation évidente à adresser aux autorités publiques et au secteur financier est d’améliorer la mesure des investissements climatiques et environnementaux et de la finance verte, y compris des prêts bancaires verts aux PME et aux ménages, acteurs décisifs de la transition.
« Nous ne connaissons bien que ce que nous mesurons », comme le disait Alfred Sauvy, et « tout ce que nous mesurons s’améliore », pour reprendre les mots de Peter Drucker.
(L’auteur remercie Eurofi, qui l’a aidé à réaliser de nombreux entretiens avec des représentants d’autorités publiques de l’Union européenne, du secteur financier et d’organismes spécialisés, qui ont contribué à un article publié sur leur site)
Bibliographie sélective :
- « EU climate action progress report 2025 », Commission Européenne
- « Green investment needs and their financing”, ECB Economic Bulletin 2025/1
- « Les banques françaises leaders du financement de la transition énergétique et écologique
- “Building Europe’s foundations: the role of capital in infrastructures”, Invest Europe, December 2025
