Cette semaine à Londres, au sein de l'Organisation Maritime Internationale (OMI), l'avenir de la politique climatique mondiale du transport maritime n'est pas en train d’être négociée. Il est en train d’être mis à l’épreuve. Le chemin vers la 84e session du Comité de protection du milieu marin (MEPC84) a été marqué par des avancées et des blocages.
Le secteur du transport maritime international assure plus de 80 % du commerce mondial de marchandises en volume et représente 3 % des émissions mondiales de CO₂. Sans mesures, les émissions pourraient augmenter de 90 à 130 % d'ici 2050 par rapport aux niveaux de 2008.
En 2023, les États membres de l'OMI se sont engagés à atteindre zéro émission nette dans le secteur maritime d'ici 2050. Deux ans de négociations ont produit le Cadre Net-Zéro, soutenu par 80 % des États membres en avril 2025.
Puis, en octobre, les États-Unis et l'Arabie saoudite l'ont bloqué par une manœuvre procédurale lors de la session extraordinaire du MEPC destinée à formaliser son adoption. Les intérêts des combustibles fossiles, camouflés derrière une rhétorique multilatérale, l'ont emporté sans vote ni objection technique.
Le MEPC84 n'est pas le vote d'adoption final, prévu en octobre 2026, mais une étape décisive. Les délégués doivent élaborer les lignes directrices techniques nécessaires à la mise en œuvre du Cadre. Sans elles, le vote d'octobre n'a aucun sens ; avec elles, un régime mondial de tarification du carbone devient possible.
Ces lignes directrices apporteraient des bénéfices concrets. Elles accélèreraient la transition vers des carburants alternatifs, feraient émerger de nouvelles chaînes d'approvisionnement et renforceraient la sécurité énergétique des économies côtières et insulaires vulnérables.
Les États opposants ne peuvent pas supprimer le Cadre, mais ils peuvent l'affaiblir en retardant les lignes directrices, en modifiant les procédures ou en fragmentant les négociations.
Trois issues sont possibles : des progrès réels qui maintiennent le vote d’octobre 2026 dans les délais ; des avancées partielles laissant des questions clés sans réponse ; ou des perturbations procédurales qui fragilisent le Cadre avant le vote final.
Nous soutenons le Cadre Net-Zero tel qu'approuvé. Cinq ans de négociations ont produit un texte ; une majorité de 80 % l'a entériné. Le rouvrir sous la pression d'une minorité créerait un précédent néfaste. Le Cadre est déjà le strict minimum crédible. Toute renégociation ne pourra que l'affaiblir.
Le Fonds OMI n'est pas facultatif. Il est le prix de la légitimité. Sans lui, les pays les moins responsables et les plus exposés n'ont aucune raison d'adhérer. Avec lui, le Cadre devient un mécanisme d'investissement vert et de résilience climatique pour les pays du Sud.
Pour les États portuaires et insulaires, il offre une opportunité rare : mobiliser les recettes carbones pour l'électrification portuaire et les énergies locales, construisant une souveraineté énergétique longtemps niée.
Ceux qui plaident pour « davantage de temps » devraient se souvenir de 2011 : les négociations s'étaient effondrées, il avait fallu dix ans pour les rouvrir. Reproduire cet échec aujourd'hui, quand armateurs et ports ont besoin de certitude réglementaire, serait inexcusable.
L'UE n'est pas spectatrice. Avec FuelEU Maritime et l'extension du Système d'Échange de Quotas d'Émission au transport maritime, l'Europe a déjà agi. Mais réguler un secteur mondial à l'échelle régionale crée des distorsions. Sans cadre mondial, les ports et armateurs européens jouent à armes inégales face à des opérateurs non soumis aux mêmes contraintes carbone.
Un Cadre OMI opérationnel n'est pas seulement un outil climatique, c'est un instrument de sécurité énergétique. Une transition mondiale vers des carburants propres renforce la sécurité énergétique et crée des opportunités pour les producteurs européens de carburants verts. Si l'OMI échoue, l'Europe se retrouve seule face aux externalités d'une industrie mondiale.
L'ambition climatique européenne dépend du succès de l'OMI. Cela doit se traduire par une diplomatie active, non par un soutien passif. Les États membres de l'UE doivent se coordonner, parler d'une seule voix et mobiliser tous les leviers pour (re)construire la coalition nécessaire.
Ce qui sera décidé à Londres cette semaine ne constituera pas le verdict final. Mais cela déterminera si ce verdict, attendu en octobre, vaut encore la peine d'être rendu. Entre le niveau régional de l'UE et le cadre multilatéral, une voie plurilatérale demeure, celle d'une coalition de pays volontaires, qui pourrait s’imposer comme option si le consensus mondial continue de faire défaut.





